Les détectives sauvages

« Les gens qui étaient là parlaient en hurlant. Certains accompagnaient en chantant la mélodie de l’aveugle, un boléro ou c’est ce qu’il m’a semblé, où il était question d’un amour désespéré, un amour que les années ne pouvaient éteindre, mais par contre rendre plus indigne, plus ignoble, plus atroce. Lima et Belano avaient trois livres chacun et avaient l’air d’étudiants comme moi. Avant de partir nous sommes approchés du comptoir, épaule contre épaule, nous avons commandé trois Tequila que nous avons bues cul sec et ensuite nous sommes sortis dans la rue en riant. En quittant l’Encrucijada, j’ai regardé en arrière une dernière fois avec le vain espoir de voir apparaître Brigida à la porte de la réserve, mais je ne l’ai pas vue.
Les livres d’Ulises Lima étaient :
Manifeste électrique aux paupières de jupes, de Michel Bulteau, Mathieu Messagier, Jean-Jacques Faussot, Jean-Jacques N’Guyen That, Gyl Bert-Ram-Soutrenom F.M., entre autres poètes du Mouvement électrique, nos homologues français (j’imagine).
Sang de satin, de Michel Bulteau.
Nord d’été naître opaque, de Mathieu Messagier.
Les livres d’Arthuro Belano étaient :
Le parfait criminel, d’Alain Jouffroy.
Le pays où tout est permis, de Sophie Podolski.
Cent mille milliards de poèmes, de Raymond Queneau. (Ce dernier était photocopié et les coupures horizontales que laissait voir la photocopie, et l’usure propre à un livre excessivement manipulé, en faisait une espèce de fleur de papier étonnée, avec les pétales hérissés vers les quatre points cardinaux).
Plus tard nous avons rencontré Ernesto San Epifanio, qui avait aussi trois livres. Je lui ai demandé de me laisser en prendre note. C’étaient :
Little Johny’s Confession, de Brian Patten.
Tonight at noon, d’Adrian Henri.
The Lost Fire Brigade, de Spike Hawkins. »

Les détectives sauvages de Roberto Bolaño

Bolaño 2

Les chiens romantiques

Au bord de la falaise

Dans des hôtels qui avaient l’air d’organismes vivants.
Dans des hôtels pareils à l’intérieur d’un chien de laboratoire.
Enfoncés dans la cendre.
Ce type-là, à moitié nu, mettait la même chanson encore et encore.
Et une femme, la projection holographique d’une femme, sortait sur la terrasse
contempler le cauchemar ou les éclats.
Personne ne comprenait rien.
Tout était raté : le son, la perception de l’image.
Des cauchemars ou des éclats encastrés dans le ciel à neuf heures du soir.
Dans des hôtels qui avaient l’air d’organismes vivants de films de terreur.
Comme lorsqu’on rêve qu’on tue quelqu’un
qui n’en finit jamais de mourir.
Ou comme cet autre rêve : celui du type qui évite une agression
ou un viol et cogne sur l’agresseur
jusqu’à mettre ce dernier par terre et là il continue à le cogner
et une voix (mais quelle voix ?) demande à l’agresseur
comment il s’appelle
et l’agresseur dit ton nom
et tu arrêtes de cogner et dis ce n’est pas possible c’est mon nom,
et la voix (les voix) disent que c’est un hasard,
mais toi dans le fond tu n’as jamais cru aux hasards.
Tu dis : on doit être parents, tu es le fils
de l’un de mes oncles ou de mes cousins.
Mais lorsque tu le relèves et que tu le regardes, si maigre, si fragile,
Tu comprends que cette histoire aussi est un mensonge.
C’est bien toi l’agresseur, le violeur, l’inepte braqueur
Qui erre dans les rues inutiles du rêve.
Alors tu retournes aux hôtels-coléoptères, aux hôtels-araignées,
lire de la poésie au bord de la falaise

Les chiens romantiques de Roberto Bolaño

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