Amy Winehouse et Jean Lorrain

Amour pur

« Elle est rousse, un peu maigre : un glauque caftan vert
Aux grands plis moirés d’ombre, ainsi qu’une eau dormante
De sa cheville grêle à sa nuque charmante,
Suaire étroit, l’étreint, à l’aisselle entr’ouvert.

Dans la fraîche harmonie adoucie et calmante
Des peupliers feuillus, dressés sur un ciel clair,
Pieds nus dans l’herbe haute, elle pose en plein air
Devant l’heureux rapin, qui la croit son amante.

L’homme est joyeux, ravi : l’ombre d’un vieux bouleau
La baigne en avivant le rose de sa peau :
Elle songe à Montmartre où, sous le froid qui tue,

Chétive, en waterproof, en souliers prenant l’eau,
Elle faisait le quart, adorée et battue
Par la Terreur d’Ivry, Rouquin dit Bonneteau »


Jean Lorrain (1885)
– Amy Winehouse – A Song For You

Extrait de Marelle – Julio Cortázar

« Je touche tes lèvres, je touche d’un doigt le bord de tes lèvres. Je dessine ta bouche comme si elle naissait de ma main, comme si elle s’entrouvrait pour la première fois et il me suffit de fermer les yeux pour tout défaire et tout recommencer. Je fais naître chaque fois la bouche que je désire, la bouche que ma main choisit et qu’elle dessine sur ton visage, une bouche choisie entre toutes, choisie par moi avec une souveraine liberté pour la dessiner de ma main sur ton visage et qui, par un hasard que je ne cherche pas à comprendre, coïncide exactement à ta bouche qui sourit sous la bouche que ma main te dessine.
Tu me regardes, tu me regardes de tout près, tu me regardes de plus en plus près, nous jouons au cyclope, nos yeux grandissent, se rejoignent, se superposent, et les cyclopes se regardent, respirent confondus, les bouches se rencontrent, luttent tièdes avec leurs lèvres, appuyant à peine la langue sur les dents, jouant dans leur enceinte où va et vient un air pesant dans un silence et un parfum ancien. Alors mes mains s’enfoncent dans tes cheveux, caressent lentement la profondeur de tes cheveux, tandis que nous nous embrassons comme si nous avions la bouche pleine de fleurs ou de poissons, de mouvement vivants, de senteur profonde. Et si nous nous mordons, la douleur est douce et si nous sombrons dans nos haleines mêlées en une brève et terrible noyade, cette mort instantanée est belle. Et il y a une seule salive et une seule saveur de fruit mûr, et je te sens trembler contre moi comme une lune dans l’eau. »

Julio Cortázar, Marelle

Voix de Susan Sontag

« Je crois […] que le monde devrait accueillir les marginaux. Une des premières vertus d’une société juste devrait être d’autoriser ses membres à être des marginaux.
D’une façon ou d’une autre, des gens devraient toujours avoir la possibilité de se tenir à l’écart, sur le bord de la route. D’ailleurs, avant, beaucoup de personnes choisissent de vivre en marge sans que cela dérange les autres. C’était une bonne chose. Nous devons non seulement accepter les êtres et les états de conscience à la marge, mais aussi les déviants et ceux qui sortent du commun. Je suis à fond pour les déviants ! Evidemment, tout le monde ne peut pas être marginal. Il est clair que la plupart des gens doivent choisir des modes de vie centrés. Mais au lieu de devenir de plus en plus bureaucratique, standardisée, oppressante et autoritaire, pourquoi notre société n’autorise-t-elle pas davantage de gens à être libres ? »

« Bien que l’appareil photo soit un poste d’observation, il y a dans l’acte photographique plus que de l’observation passive. Comme le voyeurisme érotique, c’est une façon d’encourager, au moins tacitement, souvent ouvertement, tout ce qui se produit à continuer de se produire. »

« La dépression est la mélancolie sans ses charmes — l’animation, les crises. »

« J’envie les paranoïaques ; ils sentent vraiment que les gens font attention à eux. »

« Le mensonge est un moyen élémentaire d’autodéfense. »

« L’écrivain est soit un ermite, soit un délinquant guidé par sa culpabilité, soit les deux… Souvent les deux. »

Susan Sontag (Fragments)

Tristan Tzara, dada envers et contre tous

« Dada ne signifie rien. – … Je suis contre tous les systèmes, le plus acceptable des systèmes est celui de n’en avoir par principe aucun. »

« tremblements
souffrance ma fille du rien bleu et lointain
ma tête est vide comme une armoire d’hôtel
dis-moi lentement les poissons des humbles tremblent et se cassent quand veux-tu partir
le sable
passe-port
désir
et le pont rompre à tierce résistance
l’espace
policiers
l’empereur
lourd
sable
quelle meuble quelle lampe inventer pour ton âme »

« – petite ville en sibérie –

une lumière bleue qui nous tient ensemble aplatis sur le plafond c’est comme toujours mon camarade comme une étiquette des portes infernales collées sur un flacon de médicine
c’est la maison calme mon ami tremble
et puis la dense lourde courbée offre la vieillesse sautillant d’heure en heure sur le cardan
le collier intact des lampes de locomotives coupées descend quelquefois parmi nous
et se dégonfle tu nommes cela silence boire toits en fer-blanc lueur de boîte de hareng et mon cœur décent sur des maisons basses plus basses plus hautes plus basses sur lesquels je veux galoper et frotter la main contre la table dure aux miettes de pain dormir oh oui si l’on pouvait seulement
le train de nouveau le veau spectacle de la tour du beau je reste sur le banc
qu’importe le veau le beau le journal ce qui va suivre il fait froid j’attends parles plus haut
des cœurs et des yeux roulent dans ma bouche
en marche
et des petits enfants dans le sang [est-ce l’ange? je parle de celui qui s’approche]
courons plus vite encore
toujours partout nous resterons entre des fenêtres noires »

« Je ne chante pas je sème le temps. »

« On ne mordra jamais assez dans son propre cerveau »

« N’aimez pas si vous voulez mourir tranquillement »

Tristan Tzara 1896-1963 (Fragment)

Dessin de Francis Picabia (1925)

Michel Bulteau : fragments

«Nous nous levons et regardons le ciel. Nous entendons les rires inélégants. Qu’y pouvons-nous ? La nuit n’est pas encore tombée. Autour de nos bras, tout est parfait […]
Peu de bruit dans la ville. Où est donc Henri Michaux ce soir ? Je ne doute pas qu’il passe une excellente soirée.»

«Ce foutu interne qui fournissait la came à Charlie Parker a disparu avec la liste de mes médicaments. Être relâché dans la vie m’inquiète. Il revient enfin avec ses chaussures pointues, me prescrit une prise de sang dans une semaine puis dans un mois. On a tripatouillé mon corps mais c’est l’esprit qui déraille le plus. »

« Mes yeux battent comme des tambours de guerre. Mes yeux sont incrustés d’étoiles et mon cerveau, pareil à un cercueil transparent, se déplace sur le tranchant d’un couteau.
J’ai enterré mes veines. J’ai couru à peine plus vite que la mort. »

« L’écriture c’est la mémoire. Nous écrivons autour d’une mutilation et du soleil. »

Michel Bulteau, né à Arcueil, le 8 octobre 1949.

Photographie : © Sophie Couronne

Présentation du sommaire du numéro 3 de la revue Hexen

Auparavant « patchwork » selon l’expression d’Eric Dusssert, la revue Hexen se scindera désormais en cinq parties :

  • eXcritures proposera des textes marqués au fer rouge, une écriture du dehors, qui cherche le dehors, des mots qui poussent d’entre les murs, d’entre les dents.
  • eXpositions sera dédiée aux arts visuels, marginaux, expérimentaux ; aux scènes ouvertes, claires, obscures.
  • réfleXions portera sur les connaissances singulières et occultes.
  • eXquises/eXtrêmes regroupera des écrits qui auront pour référence la superbe phrase de Nora Mitrani : « les représentations érotiques, si elles ne provoquent pas le vertige ou les larmes, sont méprisables« .
  • eXilée mettra à l’honneur une personnalité, littéraire ou artistique, injustement oubliée. Parce que née au mauvais moment, au mauvais endroit et souvent portant une voix dérangeante.

Voici donc un avant-gout du prochain numéro d’heXen. D’ici quelques jours, nous vous détaillerons la liste des auteurs participant à cette aventure.

Belle nuit et merci infiniment de vos messages de soutien !

Le numéro 3 de la revue Hexen sortira le mois prochain : voici déjà la couverture !

Bonsoir !

Après moult péripéties, nous sommes heureux de vous annoncer la sortie du numéro 3 de la revue Hexen, nouvelle version, au mois de septembre 2021. C’est avec beaucoup de fierté que nous avons choisi d’illustrer la couverture de cette troisième édition par un dessin original signé Lucm Rezé.
Peintre dont vous pouvez consulter la somptueuse galerie en ligne ici (ainsi que ses réflexions, notes et pensées) : https://lucmreze.blogspot.com/

Ce nouvel opus de la revue Hexen s’annonce des plus riches ; voici les premiers éléments « bruts » :

Art et littérature.
Couverture originale de Lucm Rezé imprimée sur papier satiné « peau de pèche ».
Dos carré-collé.
40 auteurs.
12 peintres et photographes.
212 pages.
Papier couleur.
En ligne courant septembre 2021.

De nombreuses surprises figureront au sein des textes.

Il sera bien sûr disponible sur notre site de vente en ligne : https://editionshexen.bigcartel.com.

Evidemment aussi dans toutes les bonnes librairies de France et de Navarre… A bientôt pour davantage de précisions. Et bien sûr, nous organiserons un mémorable Cabaret Hexen pour fêter cette publication ! Nous comptons sur vous !

Explorateurs de l’abîme – L’Enfer

Je pense qu’un livre naît d’une insatisfaction, d’un vide, dont les périmètres se révèlent au au cours et à la fin du travail. L’écrire, c’est sûrement remplir ce vide. Dans le livre que j’ai terminé hier, tous les personnages finissent par être des explorateurs de l’abîme ou plutôt de son contenu. Ils enquêtent sur le néant et n’arrêtent que lorsqu’ils tombent sur l’un de ses éventuels contenus, car il leur déplairait sans doute d’être confondus avec des nihilistes. Confrontés au monde, ils ont tous choisi de se pencher au-dessus du vide. Et il ne fait aucun doute qu’ils sont liés à une phrase de Kafka : « Loin d’ici, voilà mon but. »


Enrique Vila-Matas – Explorateurs de l’abîme, Christian Bourgois éditeur

Illustration : Romy Schneider dans L’Enfer de Clouzot (1964)

Joyce Mansour – Le désir du désir sans fin

« Je ne crains pas la colère des chambres secrètes
Ni la mâchoire féconde de l’armée carnassière
Aucun homme avec moi ne place son pied
Sur la pente calcinée de la haine
L’arbre immergé passe aux sons de l’enjôleuse cithare
Je me vengerai de ta racine aux narines empourprées
La Veuve Noire fermera ses lèvres de pierre
Sur ta grande nervosité
Chaste trouée du sommeil
Tu ne sauras m’échapper »

Joyce Mansour – Le désir du désir sans fin