Monory – Gun Crazy – Eldorado

« 1968/1970

La porte s’est ouverte – plus bas dans l’escalier il a surgi – l’autre comprend tout de suite et saute les cinq marches qui le séparent du palier, espérant se servir de la rampe pour prendre le virage le plus rapidement possible. Si la balle le rate il a une chance en prenant de la vitesse avec les autres étages. Son corps n’est plus qu’une machine à son maximum – réflexes instantanés d’animal qui n’a que sa rapidité pour s’échapper. But uniquement point où tout son corps et son cerveau convergent – il n’entend même plus l’autre le suivre – pensée insérée dans sa fuite à la vitesse de l’électricité – se cacher au premier étage dans l’encoignure de la porte de gauche qui est dans l’ombre – lui sauter dessus au passage – trop peur – fuite. La porte d’en bas sera-t-elle ouverte – la vie tient au centième de seconde – si oui pouvoir la refermer d’un coup brusque de la main droite sans diminuer la vitesse. Elle est ouverte – le claquement de la porte et le claquement du revolver avec la déchirure du bois – la chute dans les quatre poubelles – le bruit terrible du fer blanc – l’épaule qui fait mal – debout – courir – traverser la cour – atteindre la rue – se planquer – derrière quelqu’un – courir plus vite – traverser la rue – la petite ruelle en face – noire – que cette merde de Dieu ouvre un mur, le cache. Début de chute en pivotant poussé encore par son élan, comme un vol au ralenti. »

Jacques Monory, Eldorado, Christian Bourgeois Éditeur, 1991

Films : J’ai vécu une autre vie : un portrait de Jacques Monory par Katharina Teutsch (2009) & Gun Crazy (1950)de Joseph H. Lewis.

jacques monory gun crazy j ai vecu une autre vie katharina teutsch bernard moninot alain jouffroy beaux arts revue hexen

Rien ne m’attache à rien, et j’aime rester ta petite tombée de l’enfer

« Rien ne m’attache à rien, et j’aime rester ta petite tombée de l’enfer, puisque ce vol d’un instant a cassé pour jamais et sans douleur les derniers fils de mon passé. Refondre mon être aux forges de notre entente. Et pourtant, me garder totalement. T’apprendre des jeux que tu ignores encore ; t’inculquer définitivement cette fois, ce goût et cet émerveillement en l’unité, que je ne connaissais pas non plus, mais qui m’a élue maître sans apprentissage : instinct, révélation et cristallisation impérieuse ; sans l’éclair; lumière filtrante, revendicatrice comme l’aube. »

Albertine Sarrazin, Journal de prison 1959

« À nouveau je marche, mes pieds sont ocrés de poussière, et les gens que je côtoie m’enveloppent, me portent, me bousculent sans me gêner, comme des vagues ; je marche, passive, ni gaie ni triste. L’ardeur du soleil s’emmagasine en moi, sans irradier encore : je remonterai bientôt vers les froidures, j’aurais besoin de mon stock.
Avec ma patte, je ne peux plus marcher sans semelles : la plante du pied est dure et cornée, mais elle est devenue sensible comme une muqueuse, la moindre poussière de caillou la perce de douleur. Ma jambe n’est plus la demi-base sûre de mon équilibre, chaque pas est un simulacre, une chute rectifiée ; que je cesse de penser à ma démarche, et aussitôt je me surprends à clopiner et à poser le pied de travers, sous l’angle laissé par le moule de plâtre « en léger équin » disait le dossier.
Marche droit, Anne : si l’on te questionne, jamais cet accident ne doit transparaître, ta patte menace de prison ceux qui l’ont sauvée. Mais… Comment se rappeler la prison, ici ? Comment même y croire ? Ici, tout le monde semble déguisé, et la police omniprésente laisse tranquille la foule à laquelle je ressemble, avec mon chapeau de pacotille et mes lunettes noires. »

« Je renifle Paris, je me planque en son cœur, je suis revenue. Vaincue, cassée, je suis là quand même ; d’ailleurs, comme nous disions souvent à la taule, le vainqueur, c’est celui qui se casse. Je reviens, Paris, avec les décombres de moi-même, pour recommencer à vivre et à me battre. »

Albertine Sarrazin, L’astragale
Albertine Sarrazin

Lâchez tout

« Avec le naturel des saisons qui reviennent, chaque matin des enfants se glissent entre leurs rêves. La réalité qui les attend, ils savent encore la replier comme un mouchoir. Rien ne leur est moins lointain que le ciel dans les flaques d’eau. Alors, pourquoi n’y aurait-il plus d’adolescents assez sauvages pour refuser d’instinct le sinistre avenir qu’on leur prépare ? Pourquoi n’y aurait-il plus assez de jeunes gens assez passionnés pour déserter les perspectives balisées qu’on veut leur faire prendre pour la vie ? Pourquoi n’y aurait-il plus d’êtres assez déterminés pour s’opposer par tous les moyens au système de crétinisation dans lequel l’époque puise sa force consensuelle ? »

Annie Le Brun, Du trop de réalité

annie le brun

Image tirée du documentaire L’Échappée, à la poursuite d’Annie Le Brun de Valérie Minetto

 

Limbes incandescentes

« On ne peut tout de même pas se contenter d’aller et venir ainsi sans souffler mot. »

*

« J’ai tout retiré de ma chambre
hormis quelques images

il reste trois fois rien

l’aile d’un goéland
un bloc de pierre glacée
la photo d’une fille nue

au centre de ce vide
mon être danse »

Kenneth WhiteMarie-Claude White, Portrait de Kenneth White en Camargue pour la Revue Lisières n° 27

Marie-Claude White, Portrait de Kenneth White en Camargue pour la Revue Lisières n° 27

 

Toutes les photographies sont moi

« Périssables, sentimentales, moi-même périssable

Tout ce qu’on risque de perdre, te le donner, tu vas le perdre.

Je ne ressemblerai pas toujours au monde.

J’ai été le monde, moi aussi.

Ressemblante, à s’y tromper.

Je ne dissipe pas l’ombre de l’oubli, je m’essaie à briller d’éclat hors la mémoire, contrebande indiscernable du souvenir pur.

Entre, assiste à mon enfance, intérieure, au deuxième côté du temps. »

Jacques Roubaud, Quelque chose noir

alice cleo roubaud revue editions hexen

Alix Cléo Roubaud, Autoportrait, 1981

Klossowski-Blanchot-Zucca

« L’oeuvre de Klossowski apporte à la littérature ce qui, depuis Lautréamont et peut-être depuis toujours, lui manque : je le nommerai l’hilarité du sérieux, un humour qui va beaucoup plus loin que les promesses de ce mot, une force qui n’est pas seulement parodique ou de dérision, mais qui appelle l’éclat du rire et désigne dans le rire le but ou le sens ultime d’une théologie (…) Comment ne pas s’étonner qu’il ait pu y avoir jamais, en quelque auteur, par je ne sais quelle coïncidence privilégiée, tant d’innocence et tant de perversion, tant de sévérité et d’inconvenance, une imagination si ingénue et un esprit si savant, pour donner lieu à ce mélange d’austérité érotique et de débauche théologique, d’où naît un mouvement souverain de risée et de légèreté ? Rire qui est sans tristesse et sans sarcasme, qui ne demande nulle participation pédante ou méchante, mais au contraire l’abandon des limites personnelles, parce qu’il vient de loin et, nous traversant, nous disperse au loin (rire où le vide d’un espace retentit de l’illimité du vide). »

Maurice Blanchot, « le rire des Dieux » in l’Amitié

pierre klossowski éditions revue hexen

La Monnaie vivante, Pierre Zucca.