Hira-Mandi

Dernière échoppe ouverte
dans la nuit de la ville
guirlandes de piments
samovar et phalènes
Halo blanc de l’acétylène
la barbe du patron est teinte d’un rouge espiègle

Trois hommes vêtues de cuir
lapent le thé vert versés dans leur soucoupe
hautes pommettes
brillant dans leurs faces cuivrées
sous la frange de feutres informe
pèlerins du Tibet chinois
en route vers l’Inde gangétique
pour accrocher leur moulin à prières
aux branches du figuier du Bouddha
puis s’en retourneront chez eux
à petit souffle à petits pas
par ces confins insurveillables
qui passent au-dessus des nuages

J’ai moi aussi rendez-vous avec un arbre
il n’est en tout cas plus question de dormir
quand la lune navigue comme une voile gonflée
si brillante et véloce
que l’âme elle-même en a une ombre

Lahore, 1954-1982, Nicolas Bouvier – Le Dehors