Daumal & The Doors

« Je connais déjà ta saveur, je connais l’odeur de ta main, maîtresse de la peur, maîtresse de la fin.

J’ai touché déjà tes os à travers ta chair sans âge pétrie d’insectes millénaires et de calices de fleurs futures.

J’ai dormi depuis les déluges, j’ai dormi

au fond de toi, sur ton épaule, j’ai dormi sans nom —

ta poitrine n’a pas changé,

l’air de la vie n’a plus le nerf de m’éveiller —

ne me nomme jamais, ne me réveille pas ;

tes poumons immobiles ont désappris aux miens

à respirer le souffle faible de ce monde

le mourant ! car il agonise dans les trompettes,

les pluies battantes, et qu’il crève, le géant faible,

monde vieillard qui s’époumonne

dans le feu pâle auréolant ta tête,

cette lueur, ô veilleuse aveugle des morts, pensante

sans sommeil au fond des rêves

loin de l’huile de la vie,

endormeuse, nous avons ensemble ce secret

que je t’ai pris au carrefour martelé de lune;

souviens-toi, tu étais habillée en petite fille,

tu guettais sur les dalles, la bouche sur ton secret.

Souviens-toi, je t’ai prise aux cheveux,

tu as desserré les dents,

souviens-toi, pour moi, pour moi seul,

parce que j’avais tout trahi pour toi

— oui, messieurs de la fumée et de l’ombre,

je vous ai trahis tous pour elle ;
[…]

je l’ai trahie et j’ai trahi le monde pour elle,

pour cette enfant que de vie en vie je retrouve,

î’endormeuse sans sommeil,

la veilleuse de la fin — ô ma mort!

tu as desserré les dents :

la boule, le feu, l’astre de gorge,

la convulsion folle derrière tes lèvres,

indéfiniment derrière tes dents, ce mur

où tant d’autres se cassent la tête,

… et ce que je ne puis dire…

Mais à qui parlerais-je ? toute oreille, tout œil

sombrent dans le silence et la nuit sans mémoire.

Tu veilles seule, enfant des baumes,

mort du carrefour, bois mon sommeil,

ne laisse rien de moi,

je suis seul à t’avoir vue plus présente qu’elles,

les fumées femelles,

les rôdeuses qu’un vrai regard dissipe,

je t’aime plus loin qu’au fond des rêves,

maîtresse de la peur,

maîtresse de la fin,

ne m’éveille plus,

ne me nomme plus. »

René Daumal
– The Doors / You’re Lost Little Girl

Lilas Bass

Lilas Bass est doctorante en sociologie de la littérature et en étude de genres à L’EHESS.

Elle travaille principalement sur les écrivaines contemporaines et leurs conditions d’accès à la publication et à la reconnaissance littéraire. Sa thèse laisse une large place à l’écriture autofictionnelle comme espace d’agentivité féminine. Elle étudie à ce titre les trajectoires et les réceptions de Camille Laurens et Catherine Millet. Elle a principalement publié des articles ou des chapitres de recherche universitaire en sociologie, dont notamment : « L’éditeur face au chercheur en sciences sociales« , « Mémoires du livre / »Studies in Book Culture« , 2019 ; « Les éditions Verticales, sociohistoire d’une place emblématique dans le champs littéraire« , Ecritures Classiques Garnier, 2020.

Elle a également participé à la réédition de Putain de Nelly Arcan (2019[2021]) et a co-signé la postface de cette réédition enrichie.

Dans la revue Hexen 2, dans le cadre dossier consacré par ses soins à Nelly Arcan elle a publié l’article inaugura: : Nelly Arcan, écrivaine de la marge ultralucide.

Pour ce même numéro, Lilas Bass nous a confié un texte de cration intitulé : Les Larmes aussi ont une fin.

Aujourd’hui 1er mars au SCENOBAR

CE SOIR, à partir de 17h, dimanche 1er mars, scène littéraire et musicale (6 Rue Victor Letalle, 75020 Paris, métro Ménilmontant, ligne 2), au cœur du SCENOBAR (merci de nous accueillir !).  Et au plaisir de vous y retrouver !
revue hexen le scenobar cabaret

© Le scenobar

 

La vie des Basiles – René Daumal

     « Les tourments de Basile Têtard.

     Je parlerai des tourments des Basiles Têtards, non que les autres soient moins dignes d’intérêt, loin de là. Mais comme Basile Lecteur et Basile Auteur appartiennent probablement à la catégorie têtarde, ils auront plus de chances de s’entendre sur ce terrain de matière grise. Pourtant, ou plutôt donc, cet espoir est tout théorique ; et c’est un peu à l’aveuglette que ces deux Basiles, par l’intermédiaire souvent illusoire de signes d’imprimerie, essaient de se toucher.
Basile Physmathique ayant désintégré l’atome, cassé successivement ses électrons, ses ions, ses neutrons et ses deutons, patauge dans un magma de corpuscules ondulatoires, de grains d’énergie, d’insaisissables quanta livrés aux lois du pile-ou-face. Les limites de son univers s’éloignent de lui à une vitesse qui n’est même pas constante. Les bonnes vieilles béquilles euclidiennes et ses mécanismes l’abandonnent, et il ne trouve pas d’autres supports. Basile Philosophe est incapable de lui en fournir, comme il serait de son devoir ; il est tout à fait abruti par la recherche du « concret », comme il dit pour désigner la plus abstraite des abstractions philosophique ; il espère qu’en cornant et claironnant : concret ! concret ! concret ! il va réellement créer ou trouver ou comprendre une chose ou un fait réel, pleinement réel. Une de ses dernières trouvailles, ce fut de décrire « le contenu vécu » de ses opérations mentales ; un de ces jours, je l’en préviens, il s’apercevra que ce n’est pas le contenu mais le contenant qui vit, qui fabrique le contenu comme dans un moule. Mais il oubliera encore que la tête du Têtard doit parfaire le reste du corps avant que l’animal adulte puisse contenir, comprendre, garder et palper dans ses paumes intérieures la moindre réalité vivante. En attendant, il continue à vider de tout contenu les mots de réel, de vie, de concret, comme tous les autres qui passent par sa bouche, par la vertu de la répétition mécanique, comme chacun en a pu faire l’expérience. Si les mots sont des balles, Philosophe tire à blanc. Basile Lartisse, lui, a un petit sourire de supériorité. Au moins, il manie de la matière. Il dit que l’époque n’est plus aux diarrhées lyriques (bonne nouvelle, en tout cas), et qu’il a un métier, des idées, des sentiments et tout. Mais si on lui demande qu’est-ce qu’il fait avec cela, et pourquoi ? – mais demandez-le-lui entre quatre yeux, un couteau sur sa gorge pour faire rentrer dedans les réponses toutes faites et perroquardes – alors vous le verrez faire un visage de baleine, ou d’escargot à qui l’on pose une question gênante ; ou bien il avouera des soucis qui n’auront rien à voir avec l’édification de la Basilique.
Les plus vivaces des Basiles à grosse tête sont d’accord là-dessus : ils sont pris dans des cercles vicieux ; ils n’ont plus du monde une vision ferme qui puisse diriger leur vie ; ils n’ont plus de contact avec les autres Basiles, avec Basile Tout-le-monde, Basile de la Rue, Basile de la terre, Basile de l’Usine, – ni avec leurs propres corps, ni avec leurs propres vies »

René Daumal, La vie des Basiles suivi de L’envers de la tête, illustrations de Julie Raphaëlle Dumas, éditions Marguerite Waknine, 2016

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Sommaire du premier numéro de la revue Hexen

Au sommaire du numéro 1 de la revue Hexen, nous retrouvons :

Valéry Meynadier || La nuit fossile ___ 9
Joséphine Lanesem || Récits de rêve ___ 25
Lila Lakehal || Le rêve de la femme du pêcheur ___ 31
Dominique Bertrand || C’est la mer ___ 39
Ana Orozco || Je défais la laine ___ 45
Jean-Raphaël Priecouverture albert woda projet1to || Le Sang danse ___ 49
Robert Férillet || Nostalgie de l’infundibuliforme ___ 55
Théasar du Jin || Carnets du misanthrope ___ 59
Włodzisław Szczur || Mathématique du néant ___ 63
David Nadeau || L’art sonore patasurréaliste ___ 69
Lila Lakehal || A propos de Lyoum (en ce jour) ___ 79
Claire Gillie || L’oeil au poing ___ 87
Valéry Meynadier || Le Dit d’Eurydice ___ 93
Francine Charron || Ta voix qui s’est fendue ___ 103
Petit-être || La quête d’encre et d’aimant ___ 111
David Nadeau || Officiers de la Quinte Essence ___ 129

Couverture : Albert Woda, Couple

Illustrations : Dominique Bertrand, Béatrice Bodio, Deborah
Chevalier
, Raphaël Custodis, Gemma Ferron, Daniel Gardner,
Claire Gillie, Mattheus Greuter, Hokusai, Lila Lakehal, Valéry
Meynadier
, Stefan Michelspracher, David Nadeau, Petit-être,
Ivanov Veliza, Albert Woda.