Paul Celan – Froncés de nuit

Froncés de nuit

Pour Hanna et Hermann Lenz

Froncés de nuit
les lèvres des fleurs,
croisés et enchevêtrés
les fûts des grands pains,
grisaillée la mousse, ébranlée la pierre,
réveillés pour le vol glacial :

c’est la contrée où
font une pause ceux que nous avons rattrapés :

ils ne nommeront pas l’heure,
ne compterons pas les flocons,
ne suivront pas les eaux jusqu’au barrage.

Ils seront là dans le monde, à part,
chacun seul auprès de sa nuit,
chacun seul auprès de sa mort,
hargneux, nu-tête, givré
de proche et de lointain

Paul Celan – Pavots et Mémoire
Photographie : « The tunnel » – @alexalloulphoto

Paul Celan : Renverse du souffle

À PRAGUE

La moitié de mort
allaitée avec notre vie,
était là tout autour de nous vraie d’images de cendres —

nous aussi
nous buvions encore, entrecroisés d’âme, deux dagues,
cousus à des pierres de ciel, né de sang de mot
dans le lit de nuit,

nous avons grandi et grandi
de plus en plus l’un au travers de l’autre, il n’y avait plus de nom pour
ce qui nous poussait (l’une des trente
et combien
était-elle, mon ombres vivante,
qui grimpait l’escalier de délire jusqu’à toi ?),

haute tour
l’À-moitié s’allait construire dans le vers où,
Hradschin*
de pur Non-de faiseur d’or
un hébreu d’os,
moulu en sperme,
s’écoulait dans le sablier
que nous traversions à la nage, deux rêves maintenant, sonnant
contre le temps, sur les places.

*Le Hradschin est le grand château de Prague.

Paul Celan – Renverse du souffle
Tableau : œuvre d’Ivan de Monbrison