Caroline Cranskens – dans la musique

« Il est minuit passé, l’horizon se déroule. Lettre après lettre, bloc après bloc, la terre, le ciel, la mer, rien. D’abord les rêves du monde. Je suis ici chez moi. Le Sieg ne viendra plus, l’aiguille s’est arrêtée. Sa voix sanglote de free jazz à l’autre bout du fil. Tu comprends ? Oui, je comprends. Tout s’éclaire, les rues, les insectes, la question centrale. Au lieu de dormir, je m’attarde sur un point de détail à déchirer en deux ou à mettre au pluriel. Ma bouche est condamnée de pierres. Je sens la rouille sur mes lèvres, sur les pierres, je crache. La nuit arrive avant l’heure. Dans les ruines, je fais les cent pas. Je pense : le monde est à demi-réparé. Alors je n’ai plus peur. Le chemin vers l’est est encombré d’ailes et d’esprits frappeurs, d’âmes humides et de ventilateurs. Quelque chose se fissure. Il y a de la rouille sur les marches. Je fais le tour du lac en pensées. Au carrefour, pas d’indication, pas d’est en vue, mais l’ouest brûlant, l’ouest gasoline, le trou noir. Il est minuit sonnant et je devine la douce clameur du dernier esquif sur le fleuve immense. Dông, c’est la formule magique, elle emporte, lune après lune, lettre après lettre, bloc après étoile, fragment etc. Cut off. Le tabac blond papier doré du jour d’après me réveille. Quelques miettes tombent pour les oiseaux. Quelques oiseaux transforment la nuit en bal et je disparais dans la musique. »

Caroline Cranskens – dans la musique

– (The) Pretenders – I’ll Stand By You

Amy Winehouse et Jean Lorrain

Amour pur

« Elle est rousse, un peu maigre : un glauque caftan vert
Aux grands plis moirés d’ombre, ainsi qu’une eau dormante
De sa cheville grêle à sa nuque charmante,
Suaire étroit, l’étreint, à l’aisselle entr’ouvert.

Dans la fraîche harmonie adoucie et calmante
Des peupliers feuillus, dressés sur un ciel clair,
Pieds nus dans l’herbe haute, elle pose en plein air
Devant l’heureux rapin, qui la croit son amante.

L’homme est joyeux, ravi : l’ombre d’un vieux bouleau
La baigne en avivant le rose de sa peau :
Elle songe à Montmartre où, sous le froid qui tue,

Chétive, en waterproof, en souliers prenant l’eau,
Elle faisait le quart, adorée et battue
Par la Terreur d’Ivry, Rouquin dit Bonneteau »


Jean Lorrain (1885)
– Amy Winehouse – A Song For You

Extrait de Marelle – Julio Cortázar

« Je touche tes lèvres, je touche d’un doigt le bord de tes lèvres. Je dessine ta bouche comme si elle naissait de ma main, comme si elle s’entrouvrait pour la première fois et il me suffit de fermer les yeux pour tout défaire et tout recommencer. Je fais naître chaque fois la bouche que je désire, la bouche que ma main choisit et qu’elle dessine sur ton visage, une bouche choisie entre toutes, choisie par moi avec une souveraine liberté pour la dessiner de ma main sur ton visage et qui, par un hasard que je ne cherche pas à comprendre, coïncide exactement à ta bouche qui sourit sous la bouche que ma main te dessine.
Tu me regardes, tu me regardes de tout près, tu me regardes de plus en plus près, nous jouons au cyclope, nos yeux grandissent, se rejoignent, se superposent, et les cyclopes se regardent, respirent confondus, les bouches se rencontrent, luttent tièdes avec leurs lèvres, appuyant à peine la langue sur les dents, jouant dans leur enceinte où va et vient un air pesant dans un silence et un parfum ancien. Alors mes mains s’enfoncent dans tes cheveux, caressent lentement la profondeur de tes cheveux, tandis que nous nous embrassons comme si nous avions la bouche pleine de fleurs ou de poissons, de mouvement vivants, de senteur profonde. Et si nous nous mordons, la douleur est douce et si nous sombrons dans nos haleines mêlées en une brève et terrible noyade, cette mort instantanée est belle. Et il y a une seule salive et une seule saveur de fruit mûr, et je te sens trembler contre moi comme une lune dans l’eau. »

Julio Cortázar, Marelle

La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil

« Si quelqu’un vient me prendre, je l’ajusterai posément dans la demi-obscurité, je le viserai à la tête, peu importe qui il est. J’essaierai de le tuer d’un coup, pour économiser mes balles. La dernière sera pour moi. On me trouvera délivrée, les yeux ouverts sur ma vie réelle, dans mon tailleur blanc taché de rouge, douce, propre et belle comme j’ai toujours voulu l’être. Je me serai donné seulement un week-end de sursis pour être quelqu’un d’autre, et puis c’est tout, je n’aurai pas réussi parce qu’on ne réussit jamais. On ne réussit jamais. »

Sébastien Japrisot – La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil

Voix de Susan Sontag

« Je crois […] que le monde devrait accueillir les marginaux. Une des premières vertus d’une société juste devrait être d’autoriser ses membres à être des marginaux.
D’une façon ou d’une autre, des gens devraient toujours avoir la possibilité de se tenir à l’écart, sur le bord de la route. D’ailleurs, avant, beaucoup de personnes choisissent de vivre en marge sans que cela dérange les autres. C’était une bonne chose. Nous devons non seulement accepter les êtres et les états de conscience à la marge, mais aussi les déviants et ceux qui sortent du commun. Je suis à fond pour les déviants ! Evidemment, tout le monde ne peut pas être marginal. Il est clair que la plupart des gens doivent choisir des modes de vie centrés. Mais au lieu de devenir de plus en plus bureaucratique, standardisée, oppressante et autoritaire, pourquoi notre société n’autorise-t-elle pas davantage de gens à être libres ? »

« Bien que l’appareil photo soit un poste d’observation, il y a dans l’acte photographique plus que de l’observation passive. Comme le voyeurisme érotique, c’est une façon d’encourager, au moins tacitement, souvent ouvertement, tout ce qui se produit à continuer de se produire. »

« La dépression est la mélancolie sans ses charmes — l’animation, les crises. »

« J’envie les paranoïaques ; ils sentent vraiment que les gens font attention à eux. »

« Le mensonge est un moyen élémentaire d’autodéfense. »

« L’écrivain est soit un ermite, soit un délinquant guidé par sa culpabilité, soit les deux… Souvent les deux. »

Susan Sontag (Fragments)

Michaux, Un barbare en Asie

« Et l’Asie continue son mouvement, sourd et secret en moi, large et violent parmi les peuples du monde. Elle se remanie, elle s’est remaniée, comme on ne l’aurait pas cru, comme je ne l’aurais pas deviné.

Il date, ce livre. De l’époque à la fois engourdie et sous tension de ce continent; il date. De ma naïveté, de mon ignorance, de mon illusion de démystifier, il date. Il date d’un Japon excité, surexcité, parlant guerre, chantant guerre, promettant guerre, défilant, hurlant, vociférant, menaçant, harcelant, tenant en réserve des bombardements, des débarquements, des destructions, des invasions, des assauts, de la terreur. »

Henri Michaux – Un barbare en Asie (1933)

Tristan Tzara, dada envers et contre tous

« Dada ne signifie rien. – … Je suis contre tous les systèmes, le plus acceptable des systèmes est celui de n’en avoir par principe aucun. »

« tremblements
souffrance ma fille du rien bleu et lointain
ma tête est vide comme une armoire d’hôtel
dis-moi lentement les poissons des humbles tremblent et se cassent quand veux-tu partir
le sable
passe-port
désir
et le pont rompre à tierce résistance
l’espace
policiers
l’empereur
lourd
sable
quelle meuble quelle lampe inventer pour ton âme »

« – petite ville en sibérie –

une lumière bleue qui nous tient ensemble aplatis sur le plafond c’est comme toujours mon camarade comme une étiquette des portes infernales collées sur un flacon de médicine
c’est la maison calme mon ami tremble
et puis la dense lourde courbée offre la vieillesse sautillant d’heure en heure sur le cardan
le collier intact des lampes de locomotives coupées descend quelquefois parmi nous
et se dégonfle tu nommes cela silence boire toits en fer-blanc lueur de boîte de hareng et mon cœur décent sur des maisons basses plus basses plus hautes plus basses sur lesquels je veux galoper et frotter la main contre la table dure aux miettes de pain dormir oh oui si l’on pouvait seulement
le train de nouveau le veau spectacle de la tour du beau je reste sur le banc
qu’importe le veau le beau le journal ce qui va suivre il fait froid j’attends parles plus haut
des cœurs et des yeux roulent dans ma bouche
en marche
et des petits enfants dans le sang [est-ce l’ange? je parle de celui qui s’approche]
courons plus vite encore
toujours partout nous resterons entre des fenêtres noires »

« Je ne chante pas je sème le temps. »

« On ne mordra jamais assez dans son propre cerveau »

« N’aimez pas si vous voulez mourir tranquillement »

Tristan Tzara 1896-1963 (Fragment)

Dessin de Francis Picabia (1925)

Jules Laforgue et les durs encéphales

Penser qu’on vivra jamais dans cet astre,
Parfois me flanque un coup dans l’épigastre.

Ah ! tout pour toi, Lune, quand tu t’avances
Aux soirs d’août par les féeries du silence !

Et quand tu roules, démâtée, au large
A travers les brisants noirs des nuages !

Oh ! monter, perdu, m’étancher à même
Ta vasque de béatifiants baptêmes !

Astre atteint de cécité, fatal phare
Des vols migrateurs des plaintifs Icares !

Oeil stérile comme le suicide,
Nous sommes le congrès des las, préside ;

Crâne glacé, raille les calvities
De nos incurables bureaucraties ;

O pilule des léthargies finales,
Infuse-toi dans nos durs encéphales !

O Diane à la chlamyde très-dorique,
L’Amour cuve, prend ton carquois et pique

Ah ! d’un trait inoculant l’être aptère,
Les coeurs de bonne volonté sur terre !

Astre lavé par d’inouïs déluges,
Qu’un de tes chastes rayons fébrifuges,

Ce soir, pour inonder mes draps, dévie,
Que je m’y lave les mains de la vie !

Jules Laforgue – Clair de lune

Illustration : manuscrit de Jules Laforgue