La vie des Basiles – René Daumal

     « Les tourments de Basile Têtard.

     Je parlerai des tourments des Basiles Têtards, non que les autres soient moins dignes d’intérêt, loin de là. Mais comme Basile Lecteur et Basile Auteur appartiennent probablement à la catégorie têtarde, ils auront plus de chances de s’entendre sur ce terrain de matière grise. Pourtant, ou plutôt donc, cet espoir est tout théorique ; et c’est un peu à l’aveuglette que ces deux Basiles, par l’intermédiaire souvent illusoire de signes d’imprimerie, essaient de se toucher.
Basile Physmathique ayant désintégré l’atome, cassé successivement ses électrons, ses ions, ses neutrons et ses deutons, patauge dans un magma de corpuscules ondulatoires, de grains d’énergie, d’insaisissables quanta livrés aux lois du pile-ou-face. Les limites de son univers s’éloignent de lui à une vitesse qui n’est même pas constante. Les bonnes vieilles béquilles euclidiennes et ses mécanismes l’abandonnent, et il ne trouve pas d’autres supports. Basile Philosophe est incapable de lui en fournir, comme il serait de son devoir ; il est tout à fait abruti par la recherche du « concret », comme il dit pour désigner la plus abstraite des abstractions philosophique ; il espère qu’en cornant et claironnant : concret ! concret ! concret ! il va réellement créer ou trouver ou comprendre une chose ou un fait réel, pleinement réel. Une de ses dernières trouvailles, ce fut de décrire « le contenu vécu » de ses opérations mentales ; un de ces jours, je l’en préviens, il s’apercevra que ce n’est pas le contenu mais le contenant qui vit, qui fabrique le contenu comme dans un moule. Mais il oubliera encore que la tête du Têtard doit parfaire le reste du corps avant que l’animal adulte puisse contenir, comprendre, garder et palper dans ses paumes intérieures la moindre réalité vivante. En attendant, il continue à vider de tout contenu les mots de réel, de vie, de concret, comme tous les autres qui passent par sa bouche, par la vertu de la répétition mécanique, comme chacun en a pu faire l’expérience. Si les mots sont des balles, Philosophe tire à blanc. Basile Lartisse, lui, a un petit sourire de supériorité. Au moins, il manie de la matière. Il dit que l’époque n’est plus aux diarrhées lyriques (bonne nouvelle, en tout cas), et qu’il a un métier, des idées, des sentiments et tout. Mais si on lui demande qu’est-ce qu’il fait avec cela, et pourquoi ? – mais demandez-le-lui entre quatre yeux, un couteau sur sa gorge pour faire rentrer dedans les réponses toutes faites et perroquardes – alors vous le verrez faire un visage de baleine, ou d’escargot à qui l’on pose une question gênante ; ou bien il avouera des soucis qui n’auront rien à voir avec l’édification de la Basilique.
Les plus vivaces des Basiles à grosse tête sont d’accord là-dessus : ils sont pris dans des cercles vicieux ; ils n’ont plus du monde une vision ferme qui puisse diriger leur vie ; ils n’ont plus de contact avec les autres Basiles, avec Basile Tout-le-monde, Basile de la Rue, Basile de la terre, Basile de l’Usine, – ni avec leurs propres corps, ni avec leurs propres vies »

René Daumal, La vie des Basiles suivi de L’envers de la tête, illustrations de Julie Raphaëlle Dumas, éditions Marguerite Waknine, 2016

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