Lettres à Fouad El-Etr sur le Romantisme allemand

« Le Romantisme est un mouvement au sens le plus strict : il ne peut s’affirmer que par une multiplication, une perpétuelle destruction de tout ce qui risquerait de l’immobiliser dans une figure déterminée. Il est par essence révolutionnaire. Et la révolution est-elle autre chose qu’une alternance continue d’auto-création et d’auto-négation, une violente manifestation de soi ?« 

« Les Romantiques – qui aimaient donner plusieurs noms à une chose pour préserver son mystère et ne pas l’enfermer dans la platitude d’une désignation – appelaient encore cette magie poétique une Auflösung, une solution : terme ambigu, traduit tantôt par résolution (au sens de de résolution d’une équation, d’un accord musical), tantôt par dissolution (au sens chimique). Novalis, mathématicien et chimiste à la fois, devait être très conscient de cette ambiguïté. Dans l’Auflösung, la poésie dissout vraiment ce qui lui est étranger. Elle boit et dévore le réel. Il y a une avidité romantique qui veut tout transmuer non en savoir, mais en poésie : l’esprit s’efforce d’absorber le stimulus. L’insolite l’attire. L’occupation incessante de l’esprit est donc l’appropriation, la transformation de l’élément étranger en élément propre. Un jour il n’y aura plus de stimulus, plus rien d’étranger… »

« Un jour où nous parlions de ces choses, tu m’as dit brusquement : La mort de Novalis a romantisé le Romantisme, elle a élevé, en la laissant fragmentée, l’œuvre du poète à l’état de mystère. Ici, je pourrais bien redire avec Schlegel : ce que tu as pensé, je le pense, et voir dans tes paroles l’effet de la sympoésie. Le fragment n’est-il pas, dans une unité vertigineuse, ce qui brisait les œuvres et les existences des Romantiques, et ce qui les accomplissait infiniment ? Ne cessant de s’émietter, de retourner à l’informe et au chaotique, il précipitait les œuvres dans l’abîme de leur inachèvement éternel. Mais de cette épreuve de l’abîme, qui était leur plus haute vérité, elles sortaient grandies et victorieuses. L’art romantique est toujours en devenir, oui, c’est même son essence propre d’être toujours en devenir et de ne jamais pouvoir être achevé ! Dans ces paroles de l’Athenaüm le Romantisme fêtait d’avance son nécessaire triomphe et son inéluctable déclin. Tout était prêt pour l’entrée dans l’invisible. La famille poétique pouvait se disperser par toute la terre, le long dix-neuvième siècle commencer. Eux étaient les apôtres, les enfants, les grains de pollen : ils annonçaient la future saison. Le destin ne peut rien contre cela. Là où il y a des enfants, là s’épanouit un Age d’Or. »

Antoine Berman, Lettres à Fouad El-Etr sur le Romantisme allemand, La Délirante, 1968

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