Rien ne m’attache à rien, et j’aime rester ta petite tombée de l’enfer

« Rien ne m’attache à rien, et j’aime rester ta petite tombée de l’enfer, puisque ce vol d’un instant a cassé pour jamais et sans douleur les derniers fils de mon passé. Refondre mon être aux forges de notre entente. Et pourtant, me garder totalement. T’apprendre des jeux que tu ignores encore ; t’inculquer définitivement cette fois, ce goût et cet émerveillement en l’unité, que je ne connaissais pas non plus, mais qui m’a élue maître sans apprentissage : instinct, révélation et cristallisation impérieuse ; sans l’éclair; lumière filtrante, revendicatrice comme l’aube. »

Albertine Sarrazin, Journal de prison 1959

« À nouveau je marche, mes pieds sont ocrés de poussière, et les gens que je côtoie m’enveloppent, me portent, me bousculent sans me gêner, comme des vagues ; je marche, passive, ni gaie ni triste. L’ardeur du soleil s’emmagasine en moi, sans irradier encore : je remonterai bientôt vers les froidures, j’aurais besoin de mon stock.
Avec ma patte, je ne peux plus marcher sans semelles : la plante du pied est dure et cornée, mais elle est devenue sensible comme une muqueuse, la moindre poussière de caillou la perce de douleur. Ma jambe n’est plus la demi-base sûre de mon équilibre, chaque pas est un simulacre, une chute rectifiée ; que je cesse de penser à ma démarche, et aussitôt je me surprends à clopiner et à poser le pied de travers, sous l’angle laissé par le moule de plâtre « en léger équin » disait le dossier.
Marche droit, Anne : si l’on te questionne, jamais cet accident ne doit transparaître, ta patte menace de prison ceux qui l’ont sauvée. Mais… Comment se rappeler la prison, ici ? Comment même y croire ? Ici, tout le monde semble déguisé, et la police omniprésente laisse tranquille la foule à laquelle je ressemble, avec mon chapeau de pacotille et mes lunettes noires. »

« Je renifle Paris, je me planque en son cœur, je suis revenue. Vaincue, cassée, je suis là quand même ; d’ailleurs, comme nous disions souvent à la taule, le vainqueur, c’est celui qui se casse. Je reviens, Paris, avec les décombres de moi-même, pour recommencer à vivre et à me battre. »

Albertine Sarrazin, L’astragale
Albertine Sarrazin

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