Le grand cahier

« Nous l’appelons Grand-Mère.
Les gens l’appellent la Sorcière.
Elle nous appelle « fils de chienne ». »

« Elle est morte heureuse, baisée à mort. Mais moi, je ne suis pas morte! Je suis restée couchée là, sans manger, sans boire, je ne sais depuis combien de temps. Et la mort ne vient pas. Quand on l’appelle, elle ne vient jamais. Elle s’amuse à nous torturer. Je l’appelle depuis des années et elle m’ignore. »

« Pour décider si c’est «Bien» ou «Pas bien», nous avons une règle très simple: la composition doit être vraie. Nous devons décrire ce qui est, ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous faisons. Par exemple, il est interdit d’écrire: «Grand-Mère ressemble à une sorcière»; mais il est permis d’écrire: «Les gens appellent Grand-Mère la Sorcière.» Il est interdit d’écrire: «La Petite Ville est belle», car la Petite Ville peut être belle pour nous et laide pour quelqu’un d’autre. De même, si nous écrivons: «L’ordonnance est gentil», cela n’est pas une vérité, parce que l’ordonnance est peut-être capable de méchancetés que nous ignorons. Nous écrirons simplement «L’ordonnance nous donne des couvertures». Nous écrivons: «Nous mangeons beaucoup de noix», et non pas: «Nous aimons les noix», car le mot «aimer» n’est pas un mot sûr, il manque de précision et d’objectivité. «Aimer les noix» et «aimer notre Mère», cela ne peut pas vouloir dire la même chose. La première formule désigne un goût agréable dans la bouche, et la deuxième un sentiment. Les mots qui définissent les sentiments sont très vagues; il vaut mieux éviter leur emploi et s’en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c’est-à-dire la description fidèle des faits. »

« Nous demandons :
– Vous désirez vraiment mourir ?
– Qu’est-ce que je pourrais désirer d’autre ? Si vous voulez faire quelque chose pour moi, mettez donc le feu à la maison. Je ne veux pas qu’on nous trouve comme ça.
Nous disons :
– Mais vous allez atrocement souffrir.
– Ne vous occupez pas de ça. Mettez le feu, c’est tout, si vous en êtes capables.
– Oui, madame, nous en sommes capables. Vous pouvez compter sur nous.
Nous lui tranchons la gorge d’un coup de rasoir, puis nous allons pomper l’essence d’un véhicule de l’armée. Nous arrosons d’essence les deux corps et les murs de la masure.. Nous y mettons le feu et nous rentrons.
Le matin, Grand-Mère nous dit :
– La maison de la voisine a brûlé. Elles y sont restées, sa fille et elle. La fille a dû oublier quelque chose sur le feu, folle qu’elle est.
Nous y retournons pour prendre les poules et les lapins, mais d’autres voisins les ont déjà pris pendant la nuit. « 

Agota Kristof, Le grand cahier
_Agota-Kristof_

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